L’hiver de la kinésithérapie
La déliquescence de notre profession depuis 30 ans, à moins d’être une autruche amblyope en fin de cursus, n’est plus à démontrer.
L’impuissance de nos syndicats à l’enrayer, non plus.
L’apathie narcissique de nos consœurs et de nos confrères envers leur propre sort, pas moins.
Rarement profession qui avait à l’origine autant « d’or dans les mains », une telle assise populaire, ne s’est vue massacrer de la sorte, de manière si parfaitement artificielle, et malgré le soutien et la sympathie du « grand public ».
Passant d’un statut d’honoraire (donc de reconnaissance sociale puisqu’il en est ainsi dans nos sociétés) supérieur à ceux des médecins en 1980, nous ne sommes plus relégués aujourd’hui qu’à jouer en seconde division.
Et ça n’est qu’un début. Le pire reste à venir…
Il est évident que nous ne pouvons pas, même avec la meilleur mauvaise-foi syndicale du monde, tirer gloriette de ce bilan.
Pourtant nous avions tout, encore en 1980, pour être une profession médicale de premier ordre. C’est un insupportable gâchis…
Un rapide calcul, si nous devions respecter la GNAP (que nous ne respectons évidemment pas) ramenée à la loi du travail et aux droits du salarié, nous amène à conclure de la manière suivante :
Acte moyen : 15.30 euros.
Activité hebdomadaire: 35 heures.
Six semaines de congés payés par an.
45% de charge en moyenne nationale sur un cabinet.
Donc, en respect du code légal du travail en France (pourquoi en serions-nous exclus ?) 15.30 x 2 x 35 heures par semaine x 46 semaines, que nous rapportons à 12 mois (pas de congés payés) et auxquels nous abaissons les charges de 45% = 2258 euros par mois avant impôt direct.
Tandis que certains fonctionnaires partent à la retraite à 50 ans à 80% de leur dernier salaire (2250 euros pour un policier pensionné) pour nous ce serait (si nous étions honnête au sens législatif) 2258 euros mensuels en pleine activité, sans droit aux allocations chômage, aux prestations sociales en cas d’arrêt maladie, d’invalidité, aux congés maternels et paternels, etc….
Voilà bien ce que nous avons su, ce que nos syndicats ont su, négocier en 30 ans…
Elle est pas belle la vie ?
La faute à qui ?
Mais à nous tous, évidemment.
Naturellement et en tout premier lieu à la candeur de nos syndicats. Ils n'ont toujours eu qu’une représentation événementielle et à courte vue de la situation. A trop se jeter sur l’os qu’on leur lance à ronger (vagues augmentations tarifaires, promesse d’un avenir conventionnel meilleur) mais également du fait de leurs intarissables guerres claniques, chacune de leurs « petites victoires » épisodiques cache en réalité de « grandes défaites » structurelles et un inexorable recul de nos prérogatives, parfaitement orchestré par un Etat calculateur.
Nous avons terriblement manqué de visionnaires syndicaux, d’hommes de terrain et de leaders charismatiques capables de comprendre la situation de décadence collective dans son ensemble. Nous n’avons eu, et nous n’avons encore, que de petits cols-blancs, chefaillons de tribu faisant du lobbying syndical, financier et gouvernemental, s’accrochant vaille que vaille à leur misérable charge et à leur plan de carrière.
Un PDG issue de la plus médiocre école de commerce vous dirait pourtant que la pérennité d’une entreprise ne s’analyse pas au quotidien, en « réactivité » de terrain, au coup par coup de gueule, mais sur la durée. Une entreprise qui perd 50% de son pouvoir d’achat en 30 ans - puisque tel est bien notre cas - ne peut en aucun cas se gausser d’être bien gérée ou viable à terme.
Egalement la faute à ceux d’entre nous qui s’accommodent de cette situation, les égocentriques du « tant que ça va pour moi, ça va pour les autres », les champions du cabinet-usine bénéficiant pour un temps (en sont-ils seulement conscients ?) d’une conjoncture locale favorable, de l’exploitation à la chaîne des assistants et de l’électrothérapie débridée.
Egalement à ces petits Jésus Christ qui, l’air de rien et de ne surtout pas y toucher, nous font un mal considérable. Ceux là-même, les « élus » de la grâce divine, qui marchent sur les eaux, les petites lavandières qui lavent plus blanc que blanc, grandes donneuses de leçons devant l’Eternel et qui, sans doute jansénistes dans l’âme, en en bavant sur terre viennent chercher dans notre beau métier la rédemption de la faute originelle et leur petit ticket gagnant pour leur paradis.
Je n’ai rien contre les sœurs Térésa, bien au contraire, mais il existe des associations caritatives pour elles (dont Léon fait partie). Je crois, du moins telle a toujours été ma philosophie depuis vingt ans, que l’on peut pratiquer honorablement son métier, en tout altruisme et conscience professionnelle, sans forcément pointer aux restos du cœur. On n'en est pas meilleur dans l’âme parce que l’on est pauvre et aliéné…
Sous couvert de pseudo-humanité, ces allumés de l’expiation sont en vérité les véritables fossoyeurs d’une profession. Il se trouve toujours une fleur-bleue, une bergeronnette quelconque, sur un site ou un autre pour expliquer qu’à BAC+3 nous n’avons que ce que nous méritons et à nous contenter de ce que nous avons, tandis que le moindre plombier, le moindre chauffagiste (CAP+2) ne se déplace pas à moins de 90 euros…
Il est évident, mais tellement évident, qu’un praticien payé à 30 euros, dégagé a minima des contingences financières, consacrera plus de temps et de savoir-faire à son patient, que le même, exsangue, payé à 15.30 euros la demi-heure. Il faut être très naïf pour penser le contraire.
Mais, que voulez-vous, c’est la fameuse « exception française » issue du front populaire où pour nous « l’argent c’est caca »…
La faute à l’Ordre, évidemment, pur nectar jubilatoire des syndicats, qui viendra définitivement et en toute insouciance cristalliser la main-mise et l’omnipotence de l’Etat sur notre profession.
A l’Ordre encore, pharaonique, dispendieux, plan de carrière par excellence, ascenseur social du syndicaliste fatigué, qui a su aspirer à lui les dernières cervelles revendicatrices par le mirage aux alouettes.
Mais, là encore, il ne faut pas trop le dire, car il y a encore quelques syndicalistes intègres, des mères poulardes, souvent des provinciaux, vivant au pays des Bisounours, qu’un tel discours sur la kiné-réalité choque et fait tomber de l’armoire aux confitures de Grand-mère Pimprenelle. Des Isabelle, faisant sacerdoce de vertu et de candeur. Hélas, leur incurable naïveté, donc par essence in-agissante, ne fait pas moins de mal à la profession.
La HAS, bien sûr, cette mercantile société, hautement - mais ne le dira-t-on jamais assez ? - vassalisée à l’Etat. Le coup de grâce, la grande copine de l’Ordre et donc de nos syndicats, qui aura su fractionner, compiler, concasser nos derniers AMM et nos espoirs de maturité et d’indépendance.
Alors quoi faire pour sortir de l'impasse?
Faire de la résistance « active ». A l’identique de ce qu’est l’écologie, la kinésithérapie est un dessein collectif qui passe par chacun d’entre nous. Se responsabiliser individuellement, ne plus se décharger de sa destiné sur les « autres ».
Il est évident qu’à continuer à donner un blanc-seing, donc de cautionner les deux syndicats dits « représentatifs » par nos cotisations - FFMKR et SNMKR - qui, d’eux-mêmes, surtout depuis l’avènement de l’Ordre, ne se remettrons jamais en question, nous encourons un risque certain. Le risque de reproduire le fiasco à l’infini.
Faire échec à l’Ordre, du moins à cet Ordre-là, par tous les moyens.
Pratiquer le dépassement d’honoraire massif en tant que signal fort de notre ras-le-bol et de notre dissidence, de notre souhait d’être payés de nos efforts au juste prix. Certes nous prendrons pour un temps les patients en otage, mais c’est pour qu’ils cessent de l’être plus longtemps encore, voir définitivement, par l’Etat.
Ne plus se déplacer à domicile pour 4 euros. On se fout ouvertement de nous. Et, croyez-bien que si nous pratiquons tous cela, ça va être panique à bord de « l’hospitalisation à domicile » si « chère » à l’Etat, car tellement meilleur marché pour elle...
Dénoncer aux caisses primaires d’assurance maladie (à l’Ordre, c’est inutile, il ne bougera pas un cil, il est vassalisé) tous les centres de rééducations, les hôpitaux qui, en toute illégalité, ouvrent leurs services sur une clientèle externe.
Stigmatiser l’intéressement financier des médecins-prescripteurs - de certains médecins-prescripteurs - à la non-prescription. Ne pas hésiter à instruire le patient et à expliquer pourquoi tel ou tel médecin, contre leur intérêt propre, ne prescrit plus. Qu’ils en changent! Lorsque le médecin n’aura plus le choix qu’entre se comporter en praticien moral ou perdre ses patients, il rentrera vite dans les rangs… ou finira au SMIC. Ne sous-estimez pas votre pouvoir sur eux et sur leurs vacances aux Antilles...
Faire échec à l’EPP et à nos pseudos « confrères » de l’intérieur. A la société française d’ex-kinésithérapie qui, devenue aujourd’hui l’obséquieuse société française de « physiothérapie », brade notre appellation et nos compétences.
Il y a aujourd’hui, tout au plus, trente lascars qui ont mis leur patte juteuse sur la kinésithérapie et font notre pluie (surtout) et notre beau temps (bien plus rarement) - évidemment l’organigramme de l’Ordre, de la FFMKR et de la SNMKR en tête - et 65 000 pauvres (ou bientôt pauvres) hères qui subissent.
Dindons de la farce jusqu’au bout vous resterez ?
Pour sûr, dans notre métier sclérosé, le moteur de l’entraide, de la confraternité et de la responsabilisation individuelle a pris un sacré petit coup de frais. Ca ne va pas être simple de redémarrer…
Léon Truculus